Petite histoire du zombie anti-capitaliste

Le zombie est un animal politique comme un autre.

La figure du zombie, cet être décharné qu’un semblant de vie continue d’animer mais que plus aucune âme ne paraît habiter, hante depuis longtemps notre imaginaire collectif. Que vous ayez flippé votre race à dézinguer des zombies devant Resident Evil ou appréciez désormais de vous mater The Walking Dead en bouffant des chips, il est impossible que vous soyez passé à côté de l’image de cet être titubant à l’haleine fétide et à la chair en décomposition, sujet de prédilection d’une culture populaire aux supports multiples.

C’est après avoir rencontré l’analogie entre mort-vivant et individu sous la botte capitaliste dans le deuxième livre du Comité Invisible (2015), que j’ai commencé à m’interroger sur cette métaphore filée. Et il semblerait que les références et les allusions à une société zombifiée aient été depuis longtemps utilisées pour dénoncer nos modes de fonctionnements sociétaux.

Sujet de dégoût et de fascination, le zombie terrifie de par la proximité de son apparence avec celle d’un être humain normal — membres en décomposition mis à part — et du fait de son rapport à la mort. À l’origine, le zombie désigne dans la culture haïtienne un individu victime de sortilèges vaudou ou qu’un sorcier aurait ramené à la vie. Il peut aussi être un individu à qui l’on a retiré toute conscience afin de le rendre corvéable à merci, ou encore un esprit divin africain. C’est ainsi que cet être mort-vivant, la plupart du temps cannibale, qui nous poursuivrait partout, avide de nous grignoter le cerveau et de nous faire rejoindre sa tribu putride, est entré dans le livre de nos représentations collectives, par le biais de l’occupation américaine à Haïti au début du XXème siècle.

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D’un point de vue cinématographique, le zombie apparaît sur les écrans au lendemain du krach boursier de 1929 avec, entre autres, les films White Zombie (1932) et La Révolte des Zombies (1936) de Victor Halperin. En 1966, Plague of The Zombies, de John Gilling, annonce le succès prochain de la saga de George A. Romero, qui sortira deux ans plus tard le mythique La nuit des Morts-vivants.

Jusqu’ici, il n’est pas forcément évident de faire le lien entre nos cousins putrescents, et notre petite vie de banlieusards heureux d’aller passer nos samedis au centre commercial, ou de gentils travailleurs en costume-cravate dévoués à leur entreprise. Et pourtant, il se pourrait bien que Romero et toute sa clique aient essayé de nous dire quelque chose.

DES ZOMBIES À LA CHAÎNE — LA CRISE DE 1929

En 2011, Moreman et Rushton, deux auteurs américains, sortent un livre intitulé Race, Oppression and the Zombie : Essays on cross-cultural of the Caribbean Tradition, et montrent que la figure du zombie a souvent pu être utilisée dans la culture américaine pour dépeindre la condition des travailleurs noirs-américains du début du XXème siècle. Le personnage de Murder Legendre dans le film White Zombie (1932), nous expose la vision d’un employeur pour qui le zombie est le travailleur idéal, « qui travaille avec foi et ne se soucie pas de faire de longues heures » et peut être « battu comme un banal animal» s’il ne fait pas bien son travail. Sorti à l’époque de la Grande Dépression, le film est vu par certains comme une critique marxiste de l’aliénation ouvrière. On comprend donc vite fait que derrière le film de Halperin, pourrait en fait se cacher une critique de la culture esclavagiste (pas si loin que ça aux Etats-Unis, où l’esclavage n’est aboli qu’en 1865). Sorti au lendemain de 1929 et de la Grande Dépression, le film peut aussi être vu comme une représentation des travailleurs de cette époque pas vraiment glorieuse économiquement. L’aliénation par le travail, les conditions ouvrières et l’attitude de patrons qui fantasment sur un travailleur docile et immortel : tout y est dépeint.

Une autre théorie cependant, plus cynique, voudrait qu’à l’époque, certains voient le danger réel dans l’incarnation d’un sorcier capable de ramener les morts à la vie afin de les soumettre, et c’est cette peur qui fait écho dans les esprits américains, terrifiés à l’idée d’aller un jour rejoindre les travailleurs-zombie de la minorité noire. L’ombre du zombie blanc et la déchéance sociale et économique, qui peuvent être des conséquences de la crise passée, constitueraient donc la menace la plus angoissante dans la société américaine. Plus tard, l’évocation de la révolte zombie viendra chatouiller la peur des employeurs américains de voir leurs travailleurs s’insurger contre leurs conditions de travail. Une vision « pas très Charlie » du vieil Oncle Sam de l’époque…

ROMERO, LE ZOMBIE COMME ÉTENDARD DEPUIS PLUS DE 30 ANS

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Le second film de Romero, Zombie (1978), est certainement le plus précurseur dans l’utilisation de la métaphore mort-vivante pour dénoncer une société de consommation qui nous grignote le cerveau. Alors que le centre commercial y devient un lieu de lutte entre les zombies et les survivants, mais aussi un groupe de motards qui cherche à prendre le contrôle du magasin, il est presque impossible de ne pas voir la prévalence d’une satire consumériste. Bloqués à la porte du magasin, les zombies ressemblent en tout point à des consommateurs avides d’être les premiers à acheter leur putain d’iPhone X.

« Ils ne savent pas pourquoi ils sont venus ici, ils se souviennent juste qu’ils en ont envie. Ils sont comme nous, c’est tout », dira l’un des survivants.

Dans ce film, les métaphores se multiplient pour montrer à quel point nous sommes tous obsédés par la possession matérielle, comme le montre par exemple la scène où Francine, l’une des survivantes, est surprise à se contempler dans un des miroirs, affublée de vêtements et d’accessoires trouvés dans le magasin. Pour ce qui est des zombies, le parallèle peut être fait assez facilement avec la folie qui s’empare des foules à l’approche des soldes, ou du Black Friday. Je me souviens avoir lu cet article plutôt choquant sur l’attitude des consommateurs à l’époque des déstockages Virgin Mega Store, qui s’étaient soldés par des magasins ravagés et des vendeurs au bord de la dépression. À croire que Romero avait vraiment vu juste. La violence des événements est probante pour voir que l’appât du gain est capable de nous rendre complètement chtarbes, et un peu monstrueux aussi. Le thème de la ségrégation raciale est aussi repris par Romero au travers des remarques racistes du SWAT, qui assimile les zombies à des « nègres » et souhaite tirer dans le tas sans trop se préoccuper de qui toucheront les balles.

Les autres films de Romero ont eu également une portée politique propre à chacun.

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Avec son premier film, La Nuit des morts-vivants, sorti en 1968, Romero esquissait une critique de l’armée et de l’engagement américain au Viêt-Nam. Avec Le Jour des morts-vivants (1986), c’est le constat de la dégénérescence d’une société avide de pouvoir qui émerge, et d’une morale qui cède sa place à la simplicité de l’autorité. Son dernier film, Le Territoire des morts, sortir en 2005, achèvera la saga en dépeignant cette fois-ci des zombies presque plus humain que les hommes eux-mêmes. En effet, pour la première fois, les zombies semblent développer un goût pour la fraternité et la revanche. Opposés à des survivants riches qui sont parvenus à s’ériger une tour d’ivoire, la violence envers les morts-vivants apparaît comme gratuite, contrastant avec l’intrigue des films précédents. Cette fois-ci, on apprendra que c’est l’Occident tout entier que Romero souhaite représenter, avec en son centre une hégémonie américaine destructrice et méprisante et des citoyens terrifiés par des représailles terroristes au lendemain du 11 Septembre.

SORCELLERIE POLITIQUE ET ZOMBIFICATION DU MONDE

Alors, sommes-nous donc tous allé rejoindre nos amis zombies haïtiens dans les champs de coton et nos potes américains décérébrés au Tati du coin ? C’est en tout cas ce que pense une frange de la pensée économique et sociologique — métaphoriquement bien sûr. Même s’il s’agirait plutôt d’une zombification générale de nos modes de vie.

Henry Giroux, universitaire émérite qui travaille aux Etats-Unis et au Canada, a publié en 2013 un livre intitulé « Zombie politics in the Age of Casino Capitalism ». Dedans, il développe l’idée selon laquelle le capitalisme, tel que nous le connaissons, a instauré une culture de guerre des uns contre les autres en instituant la survie comme règle de base. Le capitalisme individualiste américain, ainsi que le mythe du self-made man participent de la pérennité d’un climat anti-coopératif qui désunit les hommes et pourrit notre relation aux autres. Le règne des valeurs marchandes, la militarisation des comportements sociaux, ainsi que le climat de capitalisme de crise (celui qui vous tient fermement en vous faisant miroiter le gouffre affreux du chômage et de la pauvreté si vous ne vous y soumettez pas), mais aussi la « violence de l’oubli organisé » (ou comment les personnes de pouvoir arrivent à manipuler l’information de sorte que personne ne tire de conclusions des erreurs passées), sont autant d’indicateurs politiques d’un désir de « zombification » des comportements humains. Il met également en lumière la perte de vitesse de la pensée critique au sein d’une société que l’on veut uniformisée, et dont les comportements doivent être prévisibles. Rien de vraiment étonnant à l’heure d’un marketing à la fois global et « personnalisé » qui mise carrément sur la prévisibilité de vos désirs et de vos actions pour vous vendre sa merde. Mettre les gens dans des cases, les lobotomiser à coups de raccourcis intellectuels et de discours répétitifs, c’est franchement pratique pour assurer la pérennité d’une société et surtout d’un ordre politique que certains n’ont pas envie de changer. Pour Giroux, la démocratie est en perte de vitesse, et c’est la faute des « politiques zombies » de l’ordre capitaliste institué.

Cette « zombification » de nos sociétés a été aussi reprise par le très estimé Paul Krugman pour désigner cette fois la prévalence d’une pensée obsolète dans nos modes d’organisation. Ainsi, dans son article du New York Times « When Zombies win », Paul Krugman cite l’idée de Chris Harman, auteur de « Zombie capitalism » et montre que l’idée de libre-marché a depuis longtemps (au travers de la crise de 1929 jusqu’à la crise financière que nous connaissons depuis sept ans maintenant) démontré ses failles, mais que l’on continue de penser que la solution réside dans une dérégulation toujours plus intense. Ainsi, des idées zombies continuent d’exister et d’influencer nos économies.

Le zombie donc, après avoir été le col bleu du travail à la chaîne, engloberait désormais toute une population commandée par la peur, une prise en otage économique et consumériste. Il participe à toutes les époques d’une analyse politique et/ ou sociologique. Et pour la faire courte, si votre instinct vous pousse à aller dépenser de la thune dans les magasins et que vous ne réfléchissez même plus à la logique de cet acte, il y a de grandes chances pour que vous apparaissiez au casting de Romero. De même, si vous vous levez chaque matin de façon mécanique pour aller occuper un poste sous la surveillance d’un manager dont vous n’avez jamais questionner la légitimité, il est probable que votre cerveau ait déjà subi l’action d’idées cannibales. C’est en tout cas ce que nous disent les héros premiers du genre. Le zombie est cet être qui ne remet rien en cause, il est celui qui ne se questionne pas et agit mécaniquement selon la volonté de personnes qui tiennent les fils (et ils sont très souvent invisibles, j’en conviens). Pire, le zombie est celui qui n’a plus conscience de sa condition d’être décharné et dépouillé. Il embrasse sa souffrance avec un relativisme normatif et s’inclut dans la masse sans jamais remettre en cause les idées qu’il a internalisées. Et si le soulèvement des zombies était pour demain ? M’est avis qu’on n’aurait pas trop de craintes à avoir…

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French-American writer. Comedian. Traveler. Witch. Featured on VICE (fr) — or how I got paid to write about my life instead of going to therapy. Paris//Chicago

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