Notre passion pour les festivals ne témoigne que d’une chose : la tristesse sourde de nos existences

Paradis artificiel pour “adulescents sous drogues”, où chacun se plaît à croiser des connaissances dans ce joli petit entre-soi bourgeois, sans jamais avoir vraiment envie d’entamer la conversation, apogée de la mondanité à la mode française, populo-bourgeoise, entre gentils parvenus-ou aspirants-parvenus, bobos dans le meilleur des cas, les festivals parisiens ont ouvert leur saison et recouvrent désormais les murs des métros de leurs affiches acidulées. Fuite hors du temps, ils ont un coût cependant : un peu moins de 150 euros pour un week-end extramuros, billets boissons et bouffe compris. À ce prix-là, on a de nos jours parfois trois aller-retour pour le Portugal. M’enfin.

Une fois sur place, couleurs vives, pastel, glaces alcoolisées régressives, couronnes de fleurs, gens qui, le temps d’un week-end, réalisent leur grande fantaisie de porter des paillettes sur leurs pommettes viennent frapper la pupille du commun festivalier. Aux stands, chacun rouspète ou exulte de joie face à une bière enfin servie et s’essaye à la triste comédie du style et de l’originalité dans un monde où tout a déjà été fait, tout a déjà été porté. Il n’y pas plus banals que les gens qui essayent de se saper de façon originale en festival. Le festivalier ressemble à tous ses semblables, créant une masse de clones qui se dandinent sur le dernier son que l’intelligentsia régnante ou le mauvais goût de la masse connectée à l’internet auront décrété comme à la mode. Voilà ce que l’on trouve en festival.

Partout, c’est cependant l’envie de fuite qui se ressent pour qui veut bien ouvrir les yeux sur la grande mascarade qui se joue en festival. Derrière les lunettes de soleil, qui se portent toujours une fois la nuit tombée, chacun z’yeute, mate, arpente du regard les alentours à la recherche d’un visage familier : star de la télévision, simple chope, ou ami facebook. Dans les moments de pause — entre deux concerts ou lorsqu’on a malencontreusement perdu les personnes qui nous ont accompagné jusqu’à cet enfer, on se retranchera sur son portable, à l’affût des photos qui attesteraient de la présence sur ce même lieu de personnes auxquelles on ne penserait jamais en d’autres circonstances.

Devant les scènes, chacun se dandine plus ou moins en rythme suivant les dons qui lui ont été prodigués à la naissance, sans jamais vraiment se détacher du regard pesant de l’autre. Quand bien même certains chercheraient à montrer leur détachement des injonctions sociales et d’image, ils fautent par trop d’allant, par trop de vaine opposition, témoignant par là même de leur incapacité à ignorer l’autre, son regard et son jugement. Des tentatives de rapprochement s’opèrent également, parfois. On est si désespérés d’établir le contact dans un lieu et une époque où il se fait rare — à part évidemment dans la mêlée qui précède toute entrée sur le lieu ou toute commande de boisson ou de nourriture.

Notre besoin permanent de stimulation nous amène à rechercher de la musique toujours plus forte, des paroles toujours plus crues, pour remédier à notre incapacité grandissante à l’écoute et notre indifférence de plus en plus accrue à la profondeur et à la poésie.

Ces nouveaux paradis artificiels, rendus possibles par un “consensus du cool” devenu marchand, résultat d’associations entre acteurs économiques divers ayant à coeur de servir leurs intérêts particuliers mais non moins convergents, sont le symptôme d’un mal plus grand, qui trouve ses sources au même endroit. On ne s’étonnera d’ailleurs pas de voir cohabiter au sein d’un même festival alternatives vertes et industries uberisées, descendantes directes du néolibéralisme qui nous accable présentement. Alors que les uns “s’échappent”, l’étendue du piège qui se referme sur tous se révèle au travers du contraste établi entre les uns, qui, dotés de leurs vélos et uniformes, sont mandatés pour livrer les repas des autres.

Nous parlions plus haut du caractère recherché de “fuite hors du temps”. La question à se poser est donc celle des raisons de la nécessité d’une telle fuite. Pourquoi les membres d’une génération cherchent-ils désespérément à s’extraire de l’impérieuse horloge qui semble les accabler le reste de l’année ?

La réponse n’est pas à chercher bien loin. Alors que la précarité et l’ennui frappent les uns, les horaires sans fin et les attentes du monde professionnel frappent la deuxième partie d’une génération coincée entre les deux plaies du bore-out et du burn-out. Une génération, à qui une stratégie bien huilée de “capitalisme de crise”, répète qu’on est déjà bien bon de leur offrir un poste et un salaire dans une France où 25% des individus de moins de 25 ans sont au chômage. Rajoutez à cela le développement et l’attrait grandissants des écoles privées face à une faculté de plus en plus laissée sur le banc de touche, et vous obtenez une génération que l’on a incitée à une réussite fallacieuse pour laquelle il a fallu, en plus, s’endetter (comptez 30 000 euros pour trois années d’école de commerce). Une fois pris au piège et forcés de rembourser un prêt qui s’étale sur les cinq années suivant leur sortie du cursus universitaire, il est difficile pour ces jeunes d’envisager autre chose qu’une entrée docile dans un monde du travail qui peine à se renouveler et à s’adapter aux possibilités et aux modes de vie qui se développent à la même vitesse qu’une technologie désormais omniprésente. En cela, la France suit dangereusement la route des États-Unis, où la dette étudiante représente pas moins d’1,5 milliard de dollars et touche plus de 70% des diplômés, chacun en moyenne endetté à hauteur de 37 000 dollars.

Ajoutez à cela le poids d’un conformisme toujours bien présent dans nos sociétés obsédées par la fameuse “valeur travail”, des relations amoureuses qui elles aussi subissent les assauts d’une époque où l’un des meilleurs refuges reste le détachement et le cynisme, saupoudrez d’une pointe d’anxiété liée à des enjeux planétaires inédits rattachés à 60 ans d’une consommation inconsciente des ressources de la Terre, et vous obtenez ce savoureux mélange d’angoisse qui incite aujourd’hui tant de jeunes à se réfugier dans une fuite en avant récréative ancrée dans la pratique d’un hédonisme puéril et nihiliste.

Heureusement, la musique continue d’être jouée, remédiant en partie au vide qui entoure ces grands rassemblements mondains. Certains artistes ne sombrent pas dans le spectacle et la provocation pures qu’invoque l’époque du “tout pour le buzz”. Certaines paroles gardent en elles une certaine poésie, d’autres continuent de témoigner avec fidélité d’une réalité sociale qui ne trouve plus écho dans les journaux. L’humilité de certains artistes leur rend encore honneur. Quand d’autres jouent la carte de l’égo trip, bien conscients de refléter les instincts bas des narcissiques de l’ombre qui les adulent dans la foule…

EF, 2017

French-American writer. Comedian. Traveler. Witch. Featured on VICE (fr) — or how I got paid to write about my life instead of going to therapy. Paris//Chicago

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