Le guide (pas VICE) de l’entrée dans la vie active

Chômage, précarité et bullshit jobs : bienvenue dans la “cour des grands”. Un article au départ rédigé pour le site VICE France.

Bravo, cher internaute ! Si tu as décidé de cliquer sur le lien renvoyant vers cet humble guide au format numérique, c’est que, toi aussi, tu en es à ce point de ta vie marqué par ce que l’on peut nommer “maïeutique de l’angoisse de la vie adulte”. A savoir, le fameux accouchement de ton être estudiantin sur-protégé dans le grand monde merveilleux de “l’activité”. Car oui, cher internaute, jusqu’à maintenant, ta vie n’a été que “passive”. C’est en tout cas ce que veut bien nous faire croire le terme adoubé de “vie active”, par définition vécue par des êtres “actifs”, en opposition à ces assistés d’étudiants, retraités, handicapés. Ayant moi-même récemment poussé le cri primal qui accompagne l’entrée dans le “grand bain”, ou la “cour des grands”, ou encore plus fidèlement ce “torrent rocailleux” qui précèdera à tous notre départ de ce monde, je me permets aujourd’hui de te prodiguer quelques humbles conseils.

Qui dit “vie active” dit forcément “fin des études”. Certes, la définition de l’Insee n’exclut pas de la population active les étudiants exerçant une profession (job alimentaire étant plus fidèle à la réalité) en parallèle de leurs études, mais ici nous utiliserons plutôt la définition comme “personnes en âge de travailler et disponibles sur le marché du travail”. En bref, les chômeurs, qui cherchent du taf, et ceux qui ont déjà trouvé à qui vendre leur force productive.

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Un bout de papier qui fait plaisir (à la banque) ©EF

Vous voilà donc heureux possesseur d’un beau diplôme — ou pas d’ailleurs, qu’il s’agisse du BEPC, du Bac, d’une licence en aquaponie, d’un master en Ecole de Co’ ou encore d’un doctorat à la suite d’une thèse sur “l’incidence des dérivés de l’acide chlorogénique et du picéatamol sur la survie des dauphins à long bec en Antarctique oriental”. Vous êtes désormais censé être “rodé pour le monde de l’emploi” — et je dis bien “rodé”, parce que oui, s’enfoncer mollement dans les pantoufles du salariat demande rodage. Rodage, fort heureusement prodigué durant plus ou moins 18 années passées à poncer les bancs de l’école.

Bout de papier en poche, vous êtes prêt à dire adieu aux beuveries en milieu de semaine, aux grasses mat’ quotidiennes et aux partiels “grave stressants” pour découvrir les joies de la recherche des moyens de votre propre subsistance. “L’indépendance économique” vous appelle et vous tend les bras.

CHAPITRE 1 : SURVIVRE À LA RECHERCHE DE TAF

Un bout de papier laisse sa place à un autre. Maintenant que vous avez dit bye bye à votre scolarité, il est temps pour vous de mettre votre LinkedIn à jour et de poncer vos arguments de vente (de vous-même). La première étape consistera donc en la réalisation d’un superbe CV, sur Word ou sur Illustrator pour les plus “techno-friendly” et de le poster sur divers “job boards” (mieux vaut vous y habituer, le monde du travail est très “english-speaking”) ou groupes Facebook où chaque jour s’affiche le désespoir de jeunes en recherche d’emploi.

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Illu de qualité n°1 présentant un exemple de lettre de motivation générique à l’ère du capitalisme ©EF

Si vous êtes parvenu à aligner les cases de votre “template CV 2018”, vous devriez incessamment sous peu rentrer dans le gros du recrutement, à savoir : passer des entretiens d’embauche. Or, sachez-le, à notre époque, il va falloir vous préparer à un véritable marathon si vous espérez décrocher le saint-graal néolibéral du “Contrat à Durée Indéterminée”. Certains processus de recrutement sont plus intenses qu’un casting The Voice et mêlent entretiens téléphonique, de groupe, individuel, études de cas, première session, deuxième session, entretien avec le N+1, entretien avec le N+2 et entretien en face à face final au coeur d’une arène où les deux finalistes doivent tuer l’autre à main nue. Je grossis le trait, mais on n’est pas loin de la réalité. Dans certains cas, le recrutement peut durer près d’un an, en vertu des divers atermoiements du management et des ressources humaines.

Comme en amour, le secret reste de ne pas trop en attendre de ces processus rapidement fatigants, tant moralement que physiquement, et de jouer sur plusieurs tableaux.

Si vous avez un esprit plus “entrepreneurial” et souhaitez vous lancer en tant que freelance dans le grand bain tiède de la précarité, poncez aussi votre CV, LinkedIn, et surtout vos mails de démarchages. Et soyez gentils au téléphone, tant avec l’URSSAF et la Caf qu’avec vos clients.

Selon la tournure que va prendre votre parcours dans la “vie active”, vous allez vite remarquer que trois grands sentiers sinueux (et relativement tous en bord de falaise) s’offrent à vous. Vous êtes désormais face à ce que j’aime appeler “LES TROIS IMPASSES NÉOLIBERALES” (en majuscules, pour que ça fasse encore plus peur).

Voici donc le passage “CHAPITRE 2 : survivre aux TROIS IMPASSES NÉOLIBERALES”.

SURVIVRE AU CHOMAGE

25% des moins de 25 ans sont au chômage en France. Autant dire que si vous êtes dans ce cas de figure, vous êtes loin d’être le seul à aller pointer à pôle emploi. Et c’est un fait, bien que le sentiment de solitude qui peut parfois vous accabler tente de vous faire croire le contraire. Si vous venez de finir vos études et que les nombreuses années à poncer les bancs de l’école n’ont pas encore été en passe de vous garantir l’accession à un fauteuil ergonomique d’openspace, vous êtes certainement bloqué à l’étape “recherche de taf’.

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Illu de qualité N°2 ©EF

Cela fait six mois que vous enchaînez les entretiens et commencez à désespérer de trouver un jour votre place dans le “monde de l’emploi” et la jolie société qui va avec. Commencez par faire les démarches qui vous permettront de vous payer un tiers de loyer parisien : Caf, RSA, chômage si vous avez déjà cumulé des droits. Et surtout, préparez-vous à rabaisser graduellement vos attentes de façon à ce que votre objectif principal devienne “ne pas sombrer dans la drogue et la dépression” au sein d’une société où TOUT est actuellement pensé pour les gens qui bossent et où les dirigeants du pays radotent quotidiennement sur “l’importance de l’emploi” et la “disparition inquiétante de la valeur travail”. Demandez le RSA. Dites-vous qu’en secret, tous vos potes vous envient. Truth is : qu’on le veuille ou non, on finira tous au chômage. Et ce sera même pas la faute à la “crise économique”, c’est juste que, pour le coup, on sera tous bientôt remplacés par des robots. Si vous êtes un chômeur aujourd’hui, vous êtes en quelque sorte un pionnier de demain. Il ne vous reste plus qu’à attendre que l’autre partie de la population active vienne joyeusement grossir vos rangs. ça devrait pas tarder.

Aussi, mettez-vous à l’aquabike en grattant les cours d’essai gratuits un peu partout dans votre ville afin de ne pas sombrer dans la dépression et l’amorphisme dans lequel la société voudrait vous voir plonger sous prétexte que vous ne contribuez pas au PIB du pays.

SURVIVRE À LA PRÉCARITÉ

Rechignant à aller poser vos fesses en openspace, vous avez fait le choix de développer votre propre activité. Vous êtes ce qu’on appelle un “auto-entrepreneur”, ou “freelance” pour faire plus cool. Ou alors vous subissez un marché du travail qui craint autant l’engagement que votre plan cul, et êtes “bloqué” au stade CDD. Autre possibilité : vous avez renoncé à trouver le job de vos rêves et avez opté en dépit de cause pour un taf alimentaire payé au Smic. Quoiqu’il en soit, vous galérez à payer votre loyer et on vous répète partout qu’il va bien falloir l’accepter. Si vous avez fait le choix du freelance, vous dépensez votre thune dans le café cosy du coin, qui offre gracieusement le wifi, et avez renoncé à vos week-ends, à la notion de vacances ainsi qu’à la fameuse “déconnexion” inscrite dans le droit. Le prix de la liberté sous le néolibéralisme, en soi. Conséquence : à force de ne voir personne et de bouffer des pâtes, vous développez un eczéma d’origine psychosomatique et êtes persuadé d’avoir chopé la gale.

Le p’tit noir à 1,20€ du freelance précaire parisien ©EF

Habitué à un rythme de vie imposé par un système éducatif débilisant qui vous a formaté des années durant, il est également probable que vous sombriez dans l’abysse de la procrastination, incapable de mettre à profit ce champ de liberté que vous vantez à tous vos potes en entreprise comme l’avantage premier de votre statut. En effet, difficile pour certains de trouver la motivation nécessaire à l’accomplissement d’une quelconque tâche lorsqu’on n’a pas le gun de l’éval’ annuelle ou du licenciement sur la tempe. Être freelance, c’est aussi faire le choix de se prendre en main, et de s’imposer sa propre discipline (oui, celle-là même qui vous a fait fuir le schéma hiérarchique traditionnel). Bienvenue dans un monde où, schizophrène, vous êtes l’employé qui rechigne ET le patron qui impose.

SURVIVRE AU VIDE EXISTENTIEL DU METRO BOULOT DODO

Si vous faites partie de la population active considérée comme chanceuse sur l’échelle de valeur occidentale néolibérale capitaliste, il va falloir vous préparer à un autre type d’angoisse existentielle, notamment si vous faites partie du cortège des jeunes travailleurs qui cherchent à donner du sens à leur vie professionnelle, mais n’en trouvent pas pour autant.

Car oui, ça y est, l’entreprise vous a ouvert ses portes, vous couvrant de sa solennelle “sécurité de l’emploi” et vous mettant à l’abri du “besoin matériel”. Quarante années de servitude et de sécurité contemporaines s’offrent à vous si vous le désirez. Vous êtes enfin sur la voie pour ne plus avoir à falsifier vos dossiers en vue d’un contrat de location.

Seulement voilà, il est désormais plus ou moins admis que l’entreprise telle que nous la connaissons a besoin d’un bon ravalement de façade, si ce n’est carrément d’un bon coup d’explosifs. Certains s’en accommoderont, ou trouveront même le job de leur rêve, mais pour nombre d’entre nous, passer sa vie attablé face à un écran à hauteur de huit heures par jour pour les quarante années à venir ne séduit plus. Idem pour les grandes tours de la Défense, le costard-cravate par 37 degrés, la surveillance généralisée en openspace, l’esprit corpo et la novlangue ségrégationnaire. Notre génération a le cul entre deux chaises. Dans son bouquin “La révolte des premiers de la classe”, Jean-Laurent Cassely dresse d’ailleurs le portrait d’une frange générationnelle qui en a sa claque de créer du vide. Sans parler de l’impression terrifiante d’être dérobés de tout ce qui fait la moelle d’une vie humaine : pouvoir disposer de son temps comme on l’entend.

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Illu de qualité n°3 ©EF

Je ne vois alors que deux solutions : sombrer dans le nihilisme joyeux de celui qui a conscience de l’absurdité inhérente au quotidien humain, et accepter que nous sommes tous à bord du Titanic, ou claquer la porte à un schéma dépassé que plus rien n’entretient si ce n’est la peur de chacun de défaillir, de subir les conséquences d’un rejet de codes liés au travail encore largement répandus. Il n’est aujourd’hui pas facile de s’accommoder de rêves créés pour nous par une génération qui a connu une époque dorée aux circonstances et aux idéaux aujourd’hui déchus. A moins que nous ayons le courage de nous inventer d’autres vies, à la hauteur des enjeux inédits de l’époque. Comprenez : avoir l’utérus d’aller vivre nos rêves de permaculture ou d’artisanat. Et le courage de penser que l’on peut (peut-être) compter les uns sur les autres.

Emilie FENAUGHTY

French-American writer. Comedian. Traveler. Witch. Featured on VICE (fr) — or how I got paid to write about my life instead of going to therapy. Paris//Chicago

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